Tiré de Jose Ortega y Gasset : La barberie de la spécialisation
L'homme de science spécialisé : le type représentatif de la foule barbare et ignorante – le hombre masa (l'homme-masse) – qui menace l'avenir de la vraie civilisation.
C'est un homme qui, parmi toutes les choses qu'une personne vraiment cultivée devrait connaître, n'est familier qu'avec une seule science, et qui ne connaît même, dans cette science, que cette petite partie sur laquelle portent ses propres recherches. Il en arrive au point de proclamer que c'est une vertu de ne pas tenir compte de tout ce qui reste en dehors du domaine étroit qu'il cultive lui-même, et il dénonce comme du dilettantisme la curiosité qui vise à la synthèse de toutes les connaissances.
Il arrive que, isolé dans l'étroitesse de son champ de vision, il réussisse effectivement à découvrir de nouveaux faits et à faire avancer sa science (qu'il connaît à peine), faisant ainsi avancer du même coup l'ensemble de la pensée humaine, qu'il ignore résolument. Comment une chose pareille est-elle devenue possible et comment demeure-t-elle possible ? Car nous devons souligner fortement le caractère aberrant de ce fait indéniable : la science expérimentale a été développée dans une large mesure grâce au travail de personnes fabuleusement médiocres et même plus que médiocres. »
2 commentaires:
Je ne peux pas faire autrement qu'être en accord.
C'est sûrement ma sensibilité traditionnelle qui s'éveille à la lecture de ce morceau.
Nous entrons dans une ère où les humains deviennent les éléments d'une structure, d'une machine.
C'est normal, c'est la tendance lourde de l'humanité. C'est le règne de la technique, de la matière et de la division.
Tout cas, ma propagande traditionaliste est terminée.
Il faut comprendre que l’hypercomplexité du monde naturel et humain dans lequel on vit ouvre à l’hypercomplexité du savoir qui tente tant bien que mal à le saisir, à se le représenter, ce qui force l’hyperspécialisation. Il y a certes des dangers qui en découle, entre autres celui du réductionnisme, mais il reste que cette spécialisation est devenue nécessaire si l’on souhaite persévérer dans les avancées de la connaissance scientifique. On pourrait dire que je rejoins à peu près jusqu’ici les propos de Ortega y Gasset. Là où je ne suis pas d’accord avec lui c’est de qualifier en bloc le spécialiste de médiocre sous prétexte qu’il n’a pas la vue d’ensemble de sa science et de « l’ensemble de la pensée humaine ». D’ailleurs sa formulation est défaillante et probablement ce qu’il veut dire aussi. Il dit que le spécialiste ignore l’ensemble de la pensée humaine, mais il n’ignore pas l’ensemble puisqu’il en connaît au strict minimum le champ de sa spécialisation qui en fait partie. Il s’il voulait plutôt signifier qu’il ne connaît pas la totalité de l’ensemble dont sa connaissance fait partie, qui peut prétendre la connaître? C’est définitivement impossible pour l’individu. C’est une aberrante abstraction… Je pense qu’on doit accepter et respecter le rôle de chacun. Par exemple, ce n’est pas au scientifique de questionner le concept de science, lui il la fait, c’est à l’épistémologue.
Toutefois, j’estime bénéfique pour chaque individu, et conséquemment pour la société, de toujours progresser vers une plus grande connaissance générale, d’emblée parce qu’elle favorise l’esprit critique et la mise en perspective de sa propre activité humaine. Cela est un défi que tente de relever notre système d’éducation, une formation qui peut et doit être améliorée. À cet égard les forces et les lacunes de notre société ne concernent pas que l’homme de science spécialisé mais l’homme tout court. Je dirais qu’il y a une répartie de temps (et même plusieurs) à faire entre la progression de sa propre connaissance générale des choses et celle de son domaine de spécialisation qui à lui seul pourrait engloutir toute une vie. Où placer ces bornes? C’est une question très complexe.
En somme Ortega en arrive à traiter l’autre de médiocre non suite à un juste diagnostique de l’homme de science d’aujourd’hui mais suite à sa propre ignorance, même sa double ignorance… ses propos sont plus que médiocres!
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